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Documents
Les
résumés des interventions des participants au colloque
sont regroupés par table ronde.
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Table
ronde 1
Micheline
Frenette
Professeure agrégée
Département
de communication, Université de Montréal.
Les
parents face à l'Internet:
une nécessaire appropriation
Introduction
Depuis plusieurs
décennies, nous en avons appris beaucoup au sujet de la fréquentation
des médias par les enfants, notamment sur la télévision et sur
la manière dont celle-ci s'insère dans le cadre de la vie familiale
(Caron, Frenette & Croteau, 1992). Or, une étude récente (Caron,
1999) du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias (GRJM)
révélait que les jeunes font une utilisation croissante de l'Internet
dont les possibilités de communication diffèrent radicalement
des médias traditionnels. En effet, les enfants et les adolescents
peuvent dorénavant, non seulement accéder en tout temps à une
quantité considérable d'informations les plus diverses, mais également
entrer en interaction avec un nombre impressionnant de personnes
et de groupes à travers le monde. Les parents doivent donc se
sentir compétents pour composer avec certains problèmes nouveaux
spécifiques à l'Internet mais aussi pour en tirer profit et porter
un jugement personnel éclairé sur cette technologie.
En
pénétrant dans le 21e siècle, l'appropriation de l'Internet par
les parents québécois devient donc un enjeu important pour trois
raisons. D'abord, les parents ont la responsabilité de s'assurer
que l'utilisation qui est faite des médias et de l'Internet dans
leur foyer soit en accord avec leur projet de vie. Deuxièmement,
on assistera à une intégration progressive de l'Internet à l'école
de sorte que les parents devront développer une familiarité avec
cette technologie pour accompagner efficacement leurs enfants
dans leur projet scolaire. Enfin, les parents, comme l'ensemble
des citoyens, sont susceptibles de trouver sur l'Internet des
ressources en lien avec leur rôle dans l'unité familiale mais
également avec d'autres aspects de leur vie personnelle et professionnelle.
À
l'instar de Proulx (1988), j'entends par appropriation le processus
par lequel les personnes et les groupes intègrent de manière créatrice
et pertinente des éléments de cette culture technologique dans
leur vie quotidienne. Ce symposium nous donne l'occasion de réfléchir
collectivement aux modalités qui favoriseraient une telle appropriation
et, du même coup, commencer à poser quelques jalons en ce sens.
Dans cette optique, je vais d'abord contextualiser le phénomène
en partageant quelques données sur la présence de l'Internet dans
les familles québécoises. Ensuite, j'apporterai quelques informations
susceptibles d'être utiles à quiconque désire initier ou prolonger
une démarche d'appropriation de ce nouveau média.
L'Internet
dans les familles québécoises
Selon une enquête commandée par le GRJM (Caron, 1999), on apprend
qu'au printemps 1998, 32% des foyers québécois possédaient un
micro-ordinateur et qu'on en retrouvait une proportion plus élevée
dans les foyers anglophones du Québec, soit 45% comparativement
à 32% dans les foyers francophones. Comme on peut s'y attendre,
la scolarité est liée à la possession d'un ordinateur mais, fait
important, la présence d'enfants l'est aussi. Ainsi, 44% des foyers
où vivent des enfants possédaient un ordinateur alors que 28%
seulement des foyers sans enfant en avaient un. Parmi les 32%
possédant un ordinateur, près de la moitié avaient accès à Internet,
soit 15% de la population québécoise. Fait significatif, le taux
de branchement progresse tout autant en fonction de l'âge des
jeunes au foyer de la manière suivante: 0-4 ans (33%), 5-11 ans
(38%), adolescents (44%), 5-11 ans avec des adolescents (59%).
Cette
même étude révélait que les adultes Québécois ayant accès à Internet
depuis la maison y consacraient en moyenne près de 27 heures par
mois; on notait toutefois une différence entre les francophones
dont la moyenne se situait en deçà de 25 heures et celle des non-francophones
qui dépassait les 32 heures. Ces données descriptives devront
être complétées par des études plus poussées pour nous permettre
d'expliquer ces différences. Fait plus important pour notre considération
immédiate, on y apprend que, lorsqu'ils y ont accès, la majorité
des jeunes n'hésitent pas à faire usage de l'Internet. Une moyenne
de 7 jeunes sur 10 y avaient accédé dans la semaine précédant
l'enquête. Par ailleurs, on observait un lien direct entre l'âge
et le temps consacré à l'Internet puisque 54% des enfants de 5-11
ans y avaient navigué comparativement à 90% des adolescents. Contrairement
aux adultes, il n'y avait pas de différence entre les enfants
selon le groupe linguistique quant à leur utilisation de l'Internet.
En d'autres mots, les enfants francophones et anglophones se ressemblaient
davantage que leurs parents respectifs sur ce plan. On peut sans
doute y voir le signe avant-coureur d'une culture technologique
émergente que les chercheurs à travers le monde commencent à baliser
(Sefton-Green, 1999).
Les
études québécoises sur le phénomène d'Internet apparaissent progressivement
(i.e., Pons, Piette, Giroux & Millerand, 1999) de sorte que nous
obtiendrons éventuellement des données plus précises sur les préférences
des jeunes québécois en matière de jeux vidéo et des autres contenus
qu'on retrouve sur l'Internet. Il sera alors important de constater
dans quelle mesure ils ressemblent ou non aux enfants américains
qui, en 1996, affichaient les préférences suivantes en matière
de jeux vidéo: violence fantaisiste (32%), sports (29%), divertissement
(20%), violence humaine (17%), jeux éducatifs (2%) (www.reseau-medias.ca).
L'âge spécifique des enfants y joue certainement un rôle, car
cette même source nous apprend qu'en 1997 aux États-Unis, les
moins de 7 ans utilisaient Internet principalement pour des motifs
scolaires, les 8-11 ans pour des motifs de récréation et les adolescents
pour des motifs de socialisation, c'est-à-dire qu'ils faisaient
un usage plus intensif du courrier électronique et des groupes
de discussion que les autres jeunes. D'ores et déjà, on peut constater
sans surprise que l'encadrement des tout-petits est plus fréquent
(mais pas nécessairement optimal) et que les modes d'appropriation
de l'Internet sont multiples et en synchronisme avec la trajectoire
de développement des jeunes.
Points de repères pour une appropriation
Des mesures pour favoriser l'appropriation de l'Internet par les
parents seront encore plus nécessaires que dans le cas des médias
traditionnels en raison de la quantité considérable des contenus
et des options disponibles, ce qui au départ requière une gestion
particulière, mais aussi en raison de la teneur des possibilités.
D'une part, les contenus ne sont pas contrôlés à la source comme
pour les médias traditionnels qui opèrent dans le cadre d'une
règlementation connue. D'autre part, il devient possible d'interagir
directement avec des individus, des groupes, des organismes, etc.
que ce soit dans un but commercial, ludique ou autre, et ceci
sans égard aux contraintes sociales ou physiques. Cette dimension
seule aide à comprendre l'immense attrait qu'exerce l'Internet
auprès des jeunes et en même temps, le défi posé aux parents soucieux
de les suivre attentivement. Même si la technique permet de bloquer
l'accès à certains sites, il s'agit d'un palliatif bien faible
en regard de la débrouillardise des jeunes, et la véritable solution
à long terme exigera un dialogue constant avec les jeunes.
Quelle
que soit leur prise de position, les parents ne peuvent se permettre
d'ignorer cette nouvelle donne du monde contemporain, mais contrairement
à la télévision, tous ne possèdent pas le même niveau d'expertise
pour y faire face. Les médias traditionnels répondent en partie
à cette situation en proposant des chroniques, voire des émissions
entières sur le sujet (i.e., Branché , SRC). De plus en plus de
bons ouvrages sur la question sont aussi disponibles (i.e., Cantin,
1998; de Vailly, 1998; Papert, 1996). Pour faire le pont avec
la pratique, des sites WEB (dont certains parmi les meilleurs
sont énumérés à la fin) proposent aux parents des outils d'éducation
critique aux médias, comprenant bien sûr, des ressources visant
à faire connaître les nouvelles technologies comme l'Internet,
moyennant une maîtrise minimale au départ. L'Internet offre d'ailleurs
des avantages indéniables pour l'éducation aux médias en général:
non seulement s'agit-il d'une source constamment accessible d'informations
diversifiées mais d'un lien avec d'autres personnes, soit des
experts ou des vis-à-vis, ouvrant ainsi la possibilité d'un réseautage
et, il faut l'espérer, d'une plus grande participation citoyenne.
Conclusion
À l'heure où on envisage de plus en plus le transfert des services
publics sur l'Internet et qu'on insiste sur la nécessité pour
les jeunes mais également pour tout citoyen d'être "branché",
il convient de s'interroger sur les meilleures façons de mettre
à profit les possibilités nouvelles de ces moyens de communication
tout en s'assurant que les besoins de l'ensemble des familles
soient pris en compte et que celles-ci soient soutenues dans leur
démarche d'appropriation. C'est pourquoi il nous semble important
de soulever la question fondamentale de l'équité d'accès à Internet
et d'insister sur la nécessité d'aménager des portes d'entrée
publiques dans les institutions et ailleurs. Le récent programme
gouvernemental d'accès aux ordinateurs et à l'Internet pour les
familles québécoises s'inscrit certes dans cet objectif mais au-delà
des considérations techniques et financières, il faudra également
faire preuve de vision sociale. La perspective globale qui nous
apparaît la plus prometteuse pour orienter l'intégration de l'Internet
dans la société serait ni techno-optimiste ni techno-pessimiste
mais plutôt interactionniste. Dans cet esprit, on peut envisager
que les groupes et les individus vont s'approprier l'Internet
d'une façon qui leur est propre mais aussi rapidement y contribuer
eux-mêmes, participant de la sorte à la création d'un nouvel espace
de communication.
Références
Cantin,
J. (1998). Apprivoiser Internet. Montréal: Éditions Logiques.
Caron, A. H. (1999). L'environnement techno-médiatique des
jeunes à l'aube de l'an 2000. Cahiers de recherche en communication.
Département de communication, Université de Montréal.
Caron,
A. H., Frenette, M. et Croteau, S. (1992). La famille et la
télévision. Québec: Ministère des communications.
de Vailly, C. (1998). Pour jeunes Internautes seulement.
Montréal: Éditions Logiques.
Papert,
S. (1996). The Connected Family: Bridging the digital generation
gap. Atlanta, GA: Longstreet Press.
Pons, C.-M., Piette, J., Giroux, L. et Millerand, F. (1999). Les
jeunes Québécois et Internet. Québec: Ministère de la culture
et des communications.
Proulx, S. (1988). Vivre avec l'ordinateur: Les usagers de
la micro-informatique. Boucherville, Qc: Éditions G. Vermette.
Sefton-Green, J. (Ed.) (1998). Digital diversions: Youth culture
in the age of multimedia. London: UCL Press.
Quelques
sites Internet dédiés à la famille
RÉSEAU
ÉDUCATION-MÉDIAS www.reseau-medias.ca
PETITMONDE
petitmonde.qc.ca
ENFANCE
POINT COM www.enfance.com
DIS
PAPA! perso.wanadoo.fr/dit_papa
THE
CONNECTED FAMILY www.ConnectedFamily.com
MAMAMEDIA
www.mamamedia.com
FAMILY
INTERNET familyinternet.com/frames.html
DAILYPARENT
dailyparent.com KIDSCOM kidscom.com/
KIDSDOMAIN
www.kidsdomain.com
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Éric
George
Chargé de cours, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
Chercheur
au GRICIS-UQAM
L'utilisation
de l'Internet comme mode de participation à l'espace public dans
le cadre de l'AMI et au sein d'ATTAC
Le XXe siècle a été, entre autres, caractérisé
par le large déploiement de plusieurs moyens de communication
qui ont permis une telle croissance des échanges informationnels
et culturels, du moins dans les pays les plus riches de la planète,
que nos sociétés peuvent être de plus en plus caractérisées par
la place prise par les pratiques de communication médiatisées
grâce à des dispositifs techniques. Cette tendance a été accompagnée
d'un nombre croissant de discours portant sur les relations entre
les médias et la société, chaque innovation technique semblant
induire des propos déterministes annonçant des conséquences présentées
comme étant inévitables avant que des observations et analyses
de situations concrètes infirment cette perspective. La fin du
XXe siècle a été riche en matière de propos dithyrambiques avec
le développement de l'Internet, celui-ci étant souvent présenté
comme porteur de nombreux atouts, notamment autour du thème de
la démocratie. À titre d'exemple, le " réseau des réseaux " a
souvent été présenté comme un facteur expliquant largement la
mobilisation de nombreux regroupements contre l'accord multilatéral
sur l'investissement (AMI) présenté comme un nouveau recul de
la sphère politique par rapport à la sphère économique.
Afin
d'approfondir cette analyse sur le rôle de l'Internet dans le
cas des discussions sur l'AMI, nous avons voulu, dans un premier
temps, mettre en évidence les caractéristiques de l'espace public
créé par les utilisations des services de l'Internet, notamment
les listes de discussion et la Toile, à cette occasion, puis nous
avons souhaité, dans un deuxième temps, voir dans quelle mesure
ces utilisations contribuaient à renforcer le processus de démocratisation
de nos sociétés.
Pour
ce faire, nous avons mobilisé un certain nombre de concepts. À
la suite d'auteurs comme Chantal Mouffe ou Philip Resnick, nous
avons tout d'abord défini la démocratie comme un processus qui
doit toujours viser à élargir la base des citoyennes et des citoyens
susceptibles de contribuer aux affaires de la Cité, cette participation
politique étant susceptible d'avoir un pouvoir " transformatif
" sur les individus. Nous nous sommes aussi intéressé au concept
d'espace public tel qu'il a été développé par Jürgen Habermas
dans les années 60 puis trente ans après, ce qui nous a permis
de constater que celui-ci porte toujours en lui cette double exigence
d'expliciter les promesses inscrites au cœur de la citoyenneté
moderne à travers l'émergence d'un être humain libre, rationnel
et d'analyser la réalité effective de la vie en société à travers
l'existence d'un être social largement déterminé. Concentrant
plus spécifiquement notre attention sur les médias en tant qu'espace
public, nous avons repris la catégorisation de Bernard Miège qui
a distingué quatre formes d'espace public, depuis la presse d'opinion
jusqu'aux relations publiques généralisées en passant par la presse
à large tirage et la radiodiffusion. Alors qu'il estime que la
dernière étape correspond à la mise en œuvre par les États, les
entreprises et les institutions sociales, de véritables stratégies
de communication visant à gérer le social, nous nous sommes également
intéressé à la mise en évidence par Yves de la Haye puis par Michel
Sénécal de trois logiques de communication de la part des trois
macro-acteurs de nos sociétés, l'État, les entreprises et la société
civile. Enfin, nous avons mobilisé un certain nombre de concepts
issus de la sociologie des usages des techniques de l'information
et de la communication (TIC), notamment ceux d'utilisation, d'usages
(sociaux), d'appropriation (sociale) et d'interactivité suite
aux travaux de Josiane Jouët, Gilles Pronovost, Serge Proulx et
Yves Toussaint.
Ayant
borné notre corpus à l'espace francophone, nous avons étudié un
certain nombre de sites sur la Toile traitant de l'AMI, de celui
du " Monde Diplomatique " à celui de l'Association pour la taxation
des transactions financières pour l'aide aux citoyens (ATTAC)
en passant par ceux de l'Organisation de coopération et de développement
économiques (OCDE), du Ministère de l'économie et des finances
de la France, du Ministère des affaires étrangères et du commerce
international du Canada, du Congrès du travail du Canada (CTC),
de l'Opération SalAMI et de la Société des auteurs et compositeurs
dramatiques (SACD). Nous avons aussi observé les échanges sur
une liste de discussion " ATTAC-talk " tout en suivant l'évolution
de deux autres listes, " Contrôle-OMC " et " liste-SalAMI " et
analysé les réponses à un questionnaire envoyé à des participants
et participantes à " ATTAC-talk ".
L'analyse
des contenus consacrés à l'AMI sur la Toile nous a tout d'abord
permis de retrouver certaines caractéristiques essentielles des
logiques de communication traditionnelles propres à chacun des
macro-acteurs de nos sociétés, à savoir la recherche du consensus
de la part de l'État, celle de l'apolitisme de la part des entreprises
et celle de l'opposition, de la confrontation de la part des regroupements
issus de la société civile. Cette conclusion n'est guère étonnante
lorsque l'on constate que la plupart des organismes auteurs des
sites considèrent avant tout l'Internet comme un moyen de transmission
directe d'informations sans médiation traditionnelle, voire comme
un simple prolongement de leur politique générale de communication.
On constate toutefois deux nouveautés typiques de la Toile : d'une
part, la mise en place des logiques mentionnées ci-dessus se constate
non seulement à la lecture des contenus, essentiellement textuels,
mais aussi par l'établissement de liens hypertexte vers d'autres
sites ; d'autre part, l'éventuel archivage de l'ensemble des propos
tenus sur un sujet permet d'avoir accès à une perspective historique
de l'événement qui peut elle-même être facilement comparée à la
perspective d'un autre acteur social.
L'analyse
des échanges sur la liste " ATTAC-talk " nous a permis de constater
combien les questions de la place de la liste par rapport à l'association
et du contenu pertinent de la liste étaient centrales et qu'elles
concernaient in fine la problématique de l'identité, identité
de la liste (par rapport à l'association) et identité de l'association
(par rapport à d'autres regroupements). Nous avons aussi souligné
le rôle central d'un modérateur ou d'une modératrice dans les
débats les plus approfondis, ce qui a permis de se poser la question
des pratiques démocratiques au sein même des discussions. Enfin,
nous avons mis l'accent sur le rôle structurant de la technique
qui peut d'ailleurs être un sujet de discussion à part entière.
Au-delà
de ces analyses, nous nous sommes plus particulièrement intéressé
au développement d'ATTAC, que d'aucuns présentent comme le modèle
des nouvelles formes de mobilisation sociale. Nous avons alors
constaté que l'histoire de l'association était à la fois très
et peu liée à l'Internet. Historiquement, les lancements de la
liste " ATTAC-talk " et du site sur la Toile ont été antérieurs
à la création officielle de l'association. Toutefois, alors que
certaines des activités, notamment à dimension internationale,
utilisent largement les potentialités du " Net ", d'autres n'emploient
cet outil que de façon marginale. Toutefois, nous avons pu constater
au fil des mois une tendance générale à une appropriation sociale
qui ne gomme pas pour autant toutes les inégalités.
Plus
généralement, nous nous sommes interrogé sur certaines caractéristiques
de l'espace public créé par les utilisations de l'Internet : celui-ci
est-il avant tout de dimension internationale ou d'autres niveaux,
local, régional, national, s'avèrent-ils aussi pertinents ? quels
sont les liens entre cet espace public et d'autres espaces publics
liés à d'autres pratiques médiatiques ou plus largement culturelles
? L'établissement d'un espace public fondé sur les échanges témoigne-t-il
ou contribue-t-il à la formation de véritables réseaux sociaux
?
Enfin, afin de voir dans quelle mesure les utilisations de l'Internet
contribuent à la démocratisation de nos sociétés, il importe de
suivre avec attention le rôle qu'elles pourraient tenir dans la
reconfiguration de l'articulation entre les trois composantes
de l'organisation politique présentées ainsi par Cornelius Castoriadis
: l'oïkos, autrement dit la maison, ce qui relève de la vie privée
; l'agora, l'endroit où les individus se rencontrent, échangent,
forment des associations, ce que l'on nomme souvent la société
civile ; l'ecclesia, le lieu où s'exerce le pouvoir politique
en tant que tel. Il convient aussi de replacer ces utilisations
dans le cadre plus général des pratiques fondées sur la logique
de la gratuité alors que nos sociétés sont de plus en plus caractérisés
par le processus de marchandisation, à tel point que Serge Latouche
parle d'omnimarchandisation du monde.
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Anne-Marie
Gingras
Professeure
Département de science politique, Université
Laval.
La
démocratisaton d'Internet:
logiques sociale et politique
Réfléchir
à la démocratisation d'Internet exige qu'on analyse tous les morceaux
du " puzzle " que constitue le changement en matière technologique.
Celui-ci ne se comprend qu'en fonction de l'action conjuguée de
quatre logiques : la logique technique qui correspond aux avancées
technologiques, la logique sociale qui renvoie à l'usage concret
que font les utilisateurs et les utilisatrices d'Internet, la
logique économique qui fait référence aux conditions d'implantation
et de développement d'Internet et la logique politique qui correspond
à la dynamique du pouvoir entre la société civile et l'État. Ma
présentation consistera à exposer quelques éléments de réflexion
concernant la logique sociale et la logique politique.
Ces
deux logiques ne peuvent pas être " pensées ", étudiées " seules
"; la plus fructueuse méthode d'analyse consiste à les évaluer
en regard d'une double démocratisation : d'abord de la société
civile (logique sociale) et aussi du système politique (logique
politique). Que faut-il changer, moderniser, inventer ou jeter
aux orties? Par exemple, notre culture politique valorise-t-elle
l'engagement militant? Est-il réaliste d'essayer d'éliminer ou
de minimiser certaines habitudes culturelles (comme l'habitude
d'être gouvernés à la manière du " Meilleur des mondes ")? Doit-on
penser la logique sociale en termes d'individualisme méthodologique?
Ou la logique sociale à " privilégier " devrait-elle plutôt être
celle des groupes militants qui ont des objectifs politiques progressistes
et une vision de l'engagement politique en porte-à-faux avec celle
du pouvoir? Que faut-il ajouter à l'action militante cybernétique
pour transcender l'action traditionnelle? Mis à part le réseautage
facilité, quel effet catalyseur peuvent bien avoir les réseaux
électroniques?
La
logique politique est elle aussi à questionner… La démocratie
suppose qu'entre la société civile et l'État existe un certain
type de rapports fondés sur l'engagement et la confiance. Quel
est l'ouverture réelle de l'État face à ses citoyens et ses citoyennes?
Y a-t-il une volonté politique d'augmenter la participation avec
les réseaux électroniques? La
recherche du consensus/consentement se fait-elle par la persuasion
(et la politique spectacle) ou la mise au jour des conflits sociaux?
Quel rôle les communications électroniques jouent-elles dans cette
recherche du consensus/consentement? Comment le contact cybernétique
s'insère-t-il dans le plan gouvernemental de communication?
La
démocratisation d'Internet signifie bien davantage qu'un large
accès aux réseaux électroniques. Elle exige une profonde remise
en cause du fonctionnement de la société civile et du système
politique. Peut-on parler alors de " révolution culturelle "?
Et y a-t-il un terreau fertile à ce type de changements?
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Ginette
Richard
directrice adjointe à Communautique
Le
monde communautaire et Internet: des
expériences, des enjeux, des défis et une certaine lucidité
Depuis quelques années, l'appropriation de la télématique
par les groupes communautaires du Québec s'est opérée à un rythme
accéléré : les groupes se sont engagés, ils se sont formés, ils
tentent d'intégrer Internet à leur travail quotidien, ils développent
des projets, ils s'interrogent et réfléchissent sur la façon de
lier ces nouveaux développements à leur mission et à leurs services
tout en leur gardant une dimension humaine. De nouveaux groupes
communautaires sont nés avec pour mission spécifique l'appropriation
sociale et démocratique des technologies de l'information et de
la communication (TIC). À partir de l'expertise acquise par Communautique
au fil des ans à sillonner le Québec pour offrir des activités
de formation aux organismes communautaires afin de soutenir l'appropriation
des TIC, et munis également des résultats d'une vaste enquête
sur l'appropriation des TIC menée auprès de plus de 450 groupes
du Québec, il apparaît important à ce moment-ci, de soutenir la
réflexion sur les enjeux et les défis reliés à cette l'appropriation.
Communautique constitue également un lieu d'expérimentation de
l'accès public aux TIC. Du Café Communautique, en passant par
le projet courrier.qc.ca, au projet Inforoute - points d'accès
- Initiation de la population, l'accès public a été au cœur de
sa mission.
Le
projet Inforoute-points d'accès - Initiation de la population
: un exemple de la forme que peut prendre l'accès
Depuis le printemps 2000, Communautique s'est engagé dans un projet
à la fois vaste et à la fois modeste, le projet Inforoute - points
d'accès - Initiation de la population. Ce projet consiste à mettre
en place et animer 50 points d'accès à Internet dans 50 groupes
communautaires à travers le Québec. Chacun de ces points d'accès
est constitué d'un poste installé dans les locaux d'un groupe
communautaire où, trois fois par semaine, un animateur ou une
animatrice offre à deux personnes une activité d'initiation à
Internet et au courrier électronique. Ainsi, des équipes de deux
animateurs, préalablement formés par Communautique, parcourent
leur région ou arrondissement afin d'animer des activités d'initiation
aux TIC.
Au
cours de ces activités, des personnes n'ayant jamais touchées
à un ordinateur se voient initiées à l'informatique suffisamment
pour être en mesure de naviguer sur Internet et d'utiliser le
courrier électronique. Après quelques semaines, une dynamique
s'installe, ces personnes nouvellement initiées acquièrent plus
de confiance en elles et souhaitent partager de nouveaux intérêts.
Le groupe lui-même se voit considéré autrement par les organismes
de son milieu se voyant reconnu pour l'expertise et cette ressource
qu'il a développées. De plus, de nouveaux réseaux se créent de
groupes intéressés à maintenir ces nouvelles ressources, à multiplier
ces expériences, à partager l'expertise et à se doter de ressources
en commun. L'accès public prend ainsi tout son sens, intégré à
l'action et au quotidien des groupes communautaires, rejoignant
ceux et celles jusque là exclus de ces profonds changements .
Favoriser l'accès : une volonté largement partagée
Face aux technologies de l'information et de la communication,
les groupes participants aux ateliers de discussion réalisés lors
de l'enquête sur l'appropriation des TIC ont souligné à maintes
reprises qu'ils veulent mettre les TIC à contribution dans leur
lutte contre l'exclusion en permettant aux personnes qui fréquentent
l'organisme de bénéficier, elles aussi, du potentiel offert par
les TIC.
À
cet égard, les résultats de l'enquête sont fort éloquents. Ainsi,
plus de la moitié des répondants (53,5 %) affirment mettre leurs
équipements à la disposition des personnes qui fréquentent l'organisme.
Par ailleurs, 62 % des répondants indiquent qu'ils souhaitent
développer un point d'accès public. Dans les régions du Saguenay
/ Lac St-Jean, de la Mauricie, du Bas St-Laurent et de l'Estrie,
ce désir exprimé atteint entre 72 à 80 % des répondants.
Une
condition de base pour un accès démocratique, les équipements,
les ressources et les services adéquats.
Or, au Québec, cette condition est loin d'être remplie pour bon
nombre d'organismes communautaires et de citoyens et citoyennes
à faible revenu. Il s'agit là donc d'un défi inévitable auquel
bon nombre d'acteurs doivent d'abord se consacrer pour permettre
l'appropriation des TIC.
Plusieurs
moyens ont déjà été mis en place pour favoriser l'accès. Le gouvernement
fédéral a développé différents programmes, entre autres, VolNet
qui vise à brancher le secteur bénévole et le Programme d'accès
communautaire soutenant la création de points d'accès publics.
Le Québec de son côté, par différents programmes, a permis à des
groupes communautaires de s'équiper et de réaliser certaines expériences
novatrices. De plus, il a lancé son programme Brancher les familles
et a encouragé l'accès via les bibliothèques publiques.
Cependant,
les citoyens et citoyennes à faibles revenus demeurent laissés
pour compte. Les ressources qui permettent un accès public gratuit
ainsi que la formation nécessaire pour favoriser une appropriation
réelle demeurent très rares.
Les
groupes communautaires ont largement manifesté leur volonté de
favoriser l'accès aux TIC et d'en faire des outils pour l'action
communautaire. Il ne manque que le soutien et les ressources adéquates
pour aller de l'avant.
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Table
ronde 2
Milton Campos
Professeur invité
Département de communication, Université de Montréal
La
construction conceptuelle et notionnelle des connaissances : communautés
logiques et de pratique
On
parle souvent de révolution Internet mais les conséquences de
ce nouveau champ d'interaction sociale ne sont pas, à notre avis,
bien comprises. Nous voulons dans cette table ronde vous présenter
une réflexion concernant un aspect de cette révolution : les nouvelles
frontières de la connaissance, ouvertes grâce à la possibilité
de la collaboration réflexive et du partage symbolique des pensées
et des cœurs.
La
connaissance a deux champs bien déterminés et, jusqu'à un certain
point, complémentaires : le champ des structures conceptuelles
et le champ des structures notionnelles (Grize, 1996). La connaissance
conceptuelle est celle des scientifiques, capable d'arriver à
des vérités provisoires logiquement structurées. Nous parlons
ici des structures de pensée construites à partir des axiomes
dont les conclusions en découlent logiquement et où le langage
naturel n'a qu'un rôle de soutien. La connaissance notionnelle
est construite dans l'échange communicationnel, psychologiquement
et socialement déterminé, sans vérité scientifique, mais des interprétations
du vécu plus ou moins passibles d'être acceptées par les interlocuteurs
comme pertinentes. On ne peut pas parler ici d'une nécessité logique,
mais d'une nécessité découlant des croyances, culturellement et
psychologiquement déterminées dans un vécu (Varela, 1996). Ces
deux champs de connaissances sont complémentaires car le premier
ne peut généralement pas, être communiqué avec les instruments
du deuxième.
L'évolution technologique médiatisée par ordinateur a rompu les
limites de la communication médiatique imposées aux actions des
sujets incapables de répondre directement aux stimulus sémiotiques
des émissions. Les réponses indirectes existaient, bien sûr, mais
sa vérification scientifique était toujours objet des limites
évidentes. Aujourd'hui, le réseau des réseaux a viabilisé la réponse
communicative directe aux stimulus mais il a donné, surtout, la
condition technologique de masse de l'exercice social de la plus
humaine des habiletés : la recherche symbolique. La recherche
symbolique est le trait visible d'une qualité cognitive qui nous
distingue des animaux : l'intentionnalité médiatisée par la pensée,
moteur de l'intelligence. La société Internet est la société de
la recherche symbolique, de l'intelligence collective (Levy, 1990).
Nous vivons une époque de l'épopée humaine dans laquelle la technologie
médiatise l'humanité de chacun par le moyen de la recherche virtuelle
d'une identité sociale fondée sur des temps et des espaces mentaux
virtuellement construits. C'est l'époque de la recherche virtuelle
de satisfaire des besoins psychologiques les plus fondamentaux
: des fantaisies de la sexualité (comme le démontrent les hauts
niveaux de visites des sites pornographiques), et du partage des
univers symboliques.
Nous
voulons nous attarder sur les phénomènes du partage et de la recherche
intentionnelle liés aux besoins d'échange communicationnel dans
un monde où la solitude, la construction des connaissances et
l'échange collaboratif de pensées et de cœurs ont trouvé un nouveau
monde de possibilités de remplissage des besoins humains. Le centre
de ce phénomène est la technologie Internet qui s'appelle " systèmes
de forums ". Malgré les limites évidentes de cette technologie,
objet de discussions et de suggestions de réforme (Campos, 1998;
Campos, in press), les systèmes de forums sont responsables d'un
nouveau phénomène communicationnel où le caractère fondamental
de la " recherche ", dont nous avons parlé en haut, n'est pas
le " screening " des possibilités de visites ailleurs dans l'immensité
extraordinairement humaine de la toile, mais celui de la recherche
du sens collectif et de la découverte partagée dans un cadre social
démocratique. De plus, il faut remarquer que le caractère multimédia
des environnements informatiques extrapole les limites explicatives
des théories actuelles de la communication en créant le besoin
de situer l'intentionnalité de la recherche dans ce nouveau contexte
du développement social humain.
Nous distinguons deux grands types des communautés virtuelles,
soit synchroniques ou asynchroniques : les communautés logiques
et les communautés de pratique (Benoit, 1999). Elles correspondent,
respectivement, aux connaissances scientifique et populaire. Cependant,
il faut reconnaître que les limites entre la première et la deuxième
ne sont pas évidentes car le langage naturel, comme nous avons
déjà remarqué, ne permet pas la formalisation logique. Il faut
toujours remarquer le caractère flou et inter-pénétrant des frontières
entre ces deux genres généraux de collectif humain virtuel.
Les
communautés logiques sont les collectifs scientifiques où le partage
virtuel des connaissances répond aux besoins de formulation des
hypothèses capables de fournir des explications sur le réel passibles
de vérification empirique et de formalisation logique. Ces communautés
arriveront à un niveau plus ou moins formel selon le langage choisi
pour expliquer le réel (la logique, la mathématique, la langue,
les langages figuratifs, etc.).
Les
communautés de pratique sont les collectifs populaires où le partage
virtuel des connaissances répond aux besoins d'établissement du
sens, capables de fournir des explications sur le vécu et des
anticipations par rapport à ce qu'on vivra. Ces besoins sont passibles
de promouvoir, grâce à la collaboration, un partage solidaire
de connaissances qui s'exerce dans des contextes de négociation
de significations et de construction d'identités collectives.
Parmi les communautés de pratique, nous trouvons les communautés
professionnelles (organisations publiques et privées), d'apprentissage
(organisations du système scolaire), de création (organisations
liées à industrie de l'entretien, du divertissement, et du domaine
artistique), d'action (groupes d'intervention dans la société)
et des "scribes contemporains" (organisations de constitution
du codage et du développement des structures informatiques.
Il
nous semble fondamental de comprendre le phénomène de constitution
des communautés virtuelles pour expliquer le rôle des nouvelles
technologies dans le dessin de la société humaine contemporaine.
Nous sommes engagés dans le développement des méthodologies scientifiques
capables d'accéder à ce phénomène de la façon la plus rigoureuse
possible (dans les limites floues qui nous posent le langage naturel)
et la formulation des théories de la connaissance multimédia capables
de l'expliquer.
Références
Benoit,
J. (1999). De la communauté d'apprentissage à la communauté
de pratique en ligne : une réflexion prospective et la construction
d'un modèle de design polyvalent pour des fins d'apprentissage
et de travail. (Mémoire de maîtrise). Université Laval, Département
d'études sur l'enseignement et l'apprentissage.
Campos,
M. N. (1998). Conditional reasoning: A key to assessing computer-based
knowledge building communication processes. Journal of Universal
Computer Science [online serial], 4 (4), 404-428, voir: http://www.iicm.edu/jucs_4_4/conditional_reasoning_a_key/paper.html
(21 octobre, 1999)
Campos,
M. N. (in press). The hypermedia conversation: reflecting upon,
building and communicating ill-defined arguments. Interactive
Multimedia Electronic Journal of Computer-enhanced Learning
[online serial]
Grize,
J.-B. (1996). Logique et langage. Paris: Ophrys.
Levy,
P. (1990). Les technologies de l'intelligence. L'avenir de
la pensée à l'ère informatique. Paris : Éditions La Découverte.
Varela,
F. J. (1996) Invitation aux sciences cognitives. Paris:
Éditions du Seuil.
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James
Crombie
Professeur,
Université Sainte-Anne, Nouvelle-Écosse.
Sectes
et antisectaires
dans le cyberespace
Parmi
les communautés qui ont vu le jour, ou qui se sont renforcées
grâce à l'Internet, il faut mentionner les ex-adeptes désenchantés
et les victimes de groupes qualifiés de " sectes " par leur détracteurs
-- et de " nouveaux mouvements religieux " par leurs défenseurs.
Cette
présentation évoquera entre autres l'histoire turbulente du célèbre
groupe de nouvelles alt.religion.scientology et du célèbre CAN
(Cult Awareness Network, qui a fait faillite et qui a été pris
en main par ses opposants) -- ainsi que les enjeux juridiques,
sociaux et religieux de ces développements. Elle proposera également
une taxinomie des sites, des listes de diffusion et des groupes
de nouvelles qui doivent leur existence au phénomène sectaire.
On
y trouve un peu de tout : instances gouvernementales de diverses
sortes, groupe d'autodéfense des victimes, présence et contre-attaque
des groupes visés, etc. Cette taxinomie est d'autant plus problématique
que, dans le cyberespace encore plus que dans d'autres contextes,
si c'est possible, les apparences sont souvent trompeuses et tout
n'est pas ce qu'il paraît ou ce qu'il prétend être.
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Catherine
Légaré
Étudiante au doctorat en psychologie,
Université du Québec à Montréal.
Internet,
une nouvelle tribune pour des rapports sociaux déjà existants:
illustration à partir du cybermentorat
Internet, avec ses particularités, dont l'anonymat,
l'absence de contraintes de temps et d'espace et la diminution
des différences individuelles perceptibles, apparaît comme un
terrain propice à la création de communautés de toutes sortes.
Notamment, des forums de discussion thématiques; des groupes dont
le but est l'entraide, le soutien ou l'apprentissage informel;
des sites présentant des contenus d'information, de formation,
de prévention ou d'intervention disponible gratuitement (ou non)
sur le Web, etc. Le Net semble un terrain favorable à la confidence,
à l'intimité et à l'altruisme. Certains y voient un espace où
peuvent se développer de nouveaux liens sociaux, un espace où
on peut recoudre le tissus social effrité dans la " vie réelle
". Un lieu où les relations intergénérationnelles sont facilitées,
où les gens marginalisés peuvent s'exprimer. Internet voit également
naître des communautés d'entraide ou de soutien initiées et structurées
par des professionnels : tutorat scolaire, groupes de soutien
virtuels ou services de consultation professionnels.
Le
cybermentorat
Comme exemple de ce nouveau type de ressource communautaire citons
les programmes de cybermentorat. Le cybermentorat est une relation
de mentorat menée par le biais l'utilisation des technologies
de l'information. Dans la plupart des cas, on utilise le courrier
électronique, le forum de discussion ou le chat comme outil de
conversation.
C'est
le cas d'Academos (http://www.academos.qc.ca), un programme de
cybermentorat qui permet à des étudiants de développer une relation
avec un adulte actif dans le monde du travail. Ces adultes, prêts
à partager leur expérience professionnelle, peuvent aider les
étudiants à clarifier leurs objectifs de formation et de carrière.
Le mentorat permet aux jeunes de tisser des liens profonds et
durables avec des adultes bénévoles, autres que leurs parents,
qui partagent des intérêts communs avec eux. Les adolescent y
gagnent une vision plus réaliste du monde du travail, des conseils
et des informations pratiques auxquelles ils n'ont pas accès dans
leur environnement immédiat. Quant aux mentors, ils en retirent
la satisfaction de contribuer à la génération montante grâce à
l'expérience et aux connaissances qu'ils ont acquises au fil des
ans. Dans certains cas, ils remettent ce qu'ils ont reçu d'un
mentor à l'aube de leur carrière, ou bien l'inverse; ils donnent
le soutien qu'ils n'ont pas eu alors qu'ils étaient de jeunes
adultes.
Le
cybermentorat, de nouveaux rapports sociaux?
Fondamentalement, non. D'ailleurs, le cybermentorat est fortement
inspiré du mentorat déjà fort populaire dans le monde de l'éducation
et dans l'entrepreneurship. Avec le cybermentorat, c'est dans
la forme que le mentorat change. Les objectifs de développement
que l'on désire atteindre avec le cybermentorat sont les mêmes
qu'avec le mentorat. Les mentors sont guidés par les mêmes intentions.
Le développement du cybermentorat va plutôt de pair avec les changements
sociaux que nous vivons actuellement. Les être humains ont besoin
d'être en contact pour évoluer, or que faire lorsqu'on ne trouve
pas les ressources dont nous avons besoin dans notre entourage?
Lorsqu'on " télétravaille " pour une entreprise à partir de la
maison? Ou lorsqu'on apprend dans une école virtuelle? L'Internet
donne donc une nouvelle tribune à des rapports déjà existants.
Autrement,
le cybermentorat exploite un nouveau médium et il tente de minimiser
des difficultés couramment rencontrées dans un contexte traditionnel,
les plus importantes étant :
1.
La résistance des professionnels à s'engager dans un programme
de mentorat souvent à cause de leurs horaires variables et chargés.
2.
Les difficultés d'organiser des rencontres à l'intérieur des programmes
de mentorat, reliées aux horaires incompatibles entre mentors
et mentorés;
3.
Les problèmes reliés à l'éloignement géographique qui rendent
les relations difficiles à maintenir;
4.
L'écart dans le statut professionnel ou certaines caractéristiques
sociales (âge, éducation, sexe, statut socio-économique, etc.)
pouvant faire obstacle à la création d'un lien.
Qu'est-ce
qui est différent alors avec le cybermentorat?
Forcément un changement de moyen de communication entraîne des
différences. En voici quelques-unes qui s'appliquent au cybermentorat
ainsi qu'aux autres formes d'entraide ou de soutien virtuel:
1-
L'asynchronie caractéristique des communications électroniques
permet la création d'un environnement de communication flexible
et indépendant du temps et de l'espace. Le cybermentorat permet
d'étendre les opportunités de mentorat à des personnes qui autrement
trouveraient les coûts associés à l'investissement de temps trop
élevé, qui n'auraient pas le temps de s'impliquer dans une relation
de mentorat ou qui seraient dans l'impossibilité d'y avoir accès.
Le rapport au temps change également à cause de l'asynchronie.
Contrairement au mentorat traditionnel où les rencontres ont lieu
à intervalles réguliers, on remarque que la fréquence et la durée
des relations de cybermentorat sont variables. Ainsi, certaines
dyades échangent 12 messages à l'intérieur de la même journée,
…d'autres en 12 semaines.
2-
Le cybermentorat profite des avantages associés à l'anonymat des
communications électroniques. On note une atténuation des différences
perçues liées à des facteurs tels le statut social, la race, la
situation socio-économique ou l'âge avec l'utilisation du cybermentorat.
En dissimulant ces différences, qui lorsque plus évidentes, risquent
gêner la communication entre le mentor et le mentoré, le cybermentorat
permettrait, dans certains cas, de faciliter les premiers contacts.
3-
Les échanges se déroulent par écrit. Malgré que la communication
écrite soit souvent décrite comme appauvrie comparativement aux
rencontres en personne ou au téléphone, il semble qu'à moyen terme
cela ait peu d'impact . Sur Internet, les relations interpersonnelles
sont communes et elles évoluent naturellement en fonction du temps
et de l'expérience des individus dans un environnement virtuel.
Lors d'études terrain portant sur des communautés d'entraide virtuelles,
on a observé des commentaires servant à exprimer le soutien, l'empathie,
l'acceptation, de l'aide à la résolution de problème et des sentiments
positifs, soit des éléments que l'on retrouve habituellement dans
les groupes de soutien. Ainsi, Academos, s'est révélé être un
service où les étudiants peuvent poser des questions par rapport
aux carrières qui les intéressent, où ils peuvent partager leurs
inquiétudes par rapport à leur avenir professionnel. Les mentors
encouragent les jeunes, les écoutent, leur donnent de l'information
utile, permettant aux jeunes de se représenter concrètement le
vécu dans un milieu professionnel.
Et
maintenant…
Quelles compétences (sociales, techniques) faut-il développer
pour profiter d'une relation de mentorat virtuelle ou du soutien
d'autres personnes dans un contexte virtuel? Quels rôle peuvent
jouer les intervenants, les chercheurs? Comment les intervenants
peuvent-ils faciliter l'évolution et le succès de ces communautés?
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Mario
Poirier
Professeur de psychologie,
Télé-université.
Internet
et le souci de l'autre :
les cyber-relations et les communautés virtuelles d'entraide
Internet n'est-il qu'une immense " médiathèque
" ou ce réseau permet-il de nouvelles formes de rapports individuels
et sociaux? Le désir d'utiliser Internet pour la communication
interpersonnelle est l'une des principales raisons conduisant
les gens à faire l'achat des équipements nécessaires et à s'abonner
à un serveur. L'étude de 1998 du CEFRIO indique que 87% des internautes
naviguent à des fins personnelles, et que deux internautes sur
cinq sont des adeptes de la communication en réseau (utilisant
IRC ou ICQ, principalement). Aux États-Unis, la société Intelliquest
a demandé en 1997 à des adultes qui ne sont pas abonnés à Internet
ce qui les conduirait à se brancher au foyer. Les raisons les
plus fréquemment mentionnées sont de permettre à leurs enfants
d'accéder à du contenu éducatif (66%), de communiquer avec d'autres
personnes (60%), de s'informer sur des sujets d'intérêt (57%)
et de glaner des informations utiles pour le travail (54%). Pour
les adultes, la communication virtuelle prend donc le pas sur
ce qu'on croit souvent être la fonction première d'Internet: naviguer
sur le Web.
Internet,
loin d'être un univers froid et déshumanisé est un véritable "
moteur de rapprochement ", une zone d'échange très investie, un
voisinage délocalisé et pourtant fondateur de rapports sociaux.
De plus en plus de gens se " rencontrent " par Internet et des
relations très investies - de travail, d'amitié, d'amour, d'action
sociale - s'y développent. Ces cyber-relations peuvent certes
donner naissance à des déceptions, parfois à des mésusages, mais
elles sont aussi porteuses d'un énorme potentiel pour briser l'isolement
et introduire de nouveaux liens significatifs dans le quotidien.
Un aspect quelque peu mystérieux de la cyber-relation est qu'elle
ne se fonde pas sur un nombre suffisant d'indices sensoriels pour
qu'on puisse rapidement se faire une idée juste de l'interlocuteur.
Ce qui reste dans l'ombre, dans l'inconnu, est peuplé de notre
propre imagination, de nos attentes affectives, de nos schèmes
cognitifs, de nos attributions, et de notre propre désirabililté
sociale. L'autre n'est pas quelqu'un de complètement différent
de soi mais une représentation à la croisée entre ce qu'il est
et ce que nous sommes. L'espace psychologique ainsi ouvert peut
permettre de fascinantes explorations et la possibilité d'atteindre
rapidement un degré élevé d'intimité, de spontanéité, de profondeur
affective. Dans la vie de tous les jours, nos représentations
sont confrontées aux contacts présenciels que nous avons. Elles
sont sans cesse " corrigées " par ces contacts. Dans la relation
virtuelle, l'autre nous échappe davantage, au point parfois de
ne pas avoir d'idée précise sur sa simple apparence physique.
Internet
permet d'expérimenter de nouvelles formes d'entraide communautaire
avec des personnes qui, autrement, ne se rencontreraient probablement
pas. A titre d'exemple, des chercheurs de Dalhousie (Nouvelle-Écosse)
ont installé gratuitement en 1996 un ordinateur et Internet au
domicile de 42 mères monoparentales, isolées socialement. Ils
ont ensuite mis sur pied une téléconférence disponible durant
6 mois, 24 heures sur 24, visant à favoriser l'entraide entre
ces femmes. Les résultats indiquent que les 42 sujets ont utilisé
16,670 fois le réseau durant ce temps, soit une moyenne de 397
fois par personne. L'analyse de contenu des messages indique que
98% des messages étaient d'une tonalité positive, chaleureuse,
empathique. La majorité des messages offraient un soutien affectif
et informationnel tangible. Les chercheurs ont trouvé que 56%
des échanges étaient principalement axés sur l'expression émotionnelle,
les mères abordant aisément les problèmes les plus personnels:
leur isolement social, les conflits avec les ex-conjoints, les
difficultés avec les enfants. Ils ont également trouvé que les
participantes avaient, de façon statistiquement significative,
développé des relations interpersonnelles positives dans ce cadre.
Enfin, des mesures pré et post-test du stress parental indiquent
que les mères qui ont le plus participé au projet étaient dans
l'ensemble moins stressées que les mères qui y ont le moins participé.
Les
groupes d'entraide virtuelle fonctionnent fondamentalement de
la même façon et offrent les mêmes activités que les groupes d'entraide
en face à face : ils sont utilisés à des fins de soutien social,
de transmission d'information, de partage d'expérience. Cependant,
l'entraide communautaire virtuelle est davantage contrôlée par
les membres eux-mêmes que dans le cas de l'entraide communautaire
traditionnelle. En effet, les professionnels y sont moins présents
et la gestion est réduite au minimum (pas de local, pas d'équipement,
pas d'employés). L'essentiel prédomine : la communication et le
soutien. Cette réappropriation des pratiques d'entraide par les
usagers est peut-être l'un des aspects les plus intéressants de
ces communautés virtuelles. Elle joue un rôle certain dans un
sentiment croissant d'empowerment des clientèles. Ainsi, Sharf
a fait en 1997 l'étude d'un groupe d'entraide virtuelle pour des
femmes atteintes du cancer, le " Breast Cancer List ". L'auteur
observe que l'entraide virtuelle contribuait à motiver ces personnes
et à les mobiliser dans leurs démarches médicales. Les participantes
apprenaient à se prendre en main, s'impliquaient davantage dans
leur traitement, posaient davantage de questions aux spécialistes.
On
peut résumer ainsi les avantages de l'entraide virtuelle:
a)
la possibilité de communiquer avec des personnes vivant des problèmes
similaires, au-delà des limites géographiques et sociales habituelles;
b) le faible coût économique de ce service;c) la possibilité de
communiquer de façon synchrone ou asynchrone, au gré de la disponibilité,
des goûts et des besoins de chacun; d) l'étiolement des " marqueurs
de séparation sociale " (cf. âge, provenance ethnique, apparence
physique) ce qui favorise une certaine liberté face aux préjugés
sociaux; e) l'accès à un grand nombre d'opinions et de points
de vue différents; f) la protection que donne un certain anonymat
et la désinhibition sociale qui en résulte; g) la possibilité
qu'a la personne d'être aidée mais aussi de jouer un rôle valorisant
de personne aidante dans le contexte d'entraide.
Au
plan de la recherche, beaucoup de questions restent cependant
encore en suspens : L'entraide virtuelle est-elle pour tout le
monde ou est-elle surtout utile à certains types de personnes?
Ce moyen d'action peut-il contribuer à améliorer la prévention
en santé dans tous les domaines? Faut-il cibler davantage certains
types de problèmes dans l'usage de l'entraide virtuelle? Enfin,
quels sont les mécanismes en jeu dans les pratiques d'une entraide
dynamique et satisfaisante pour les participants?
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Table
ronde 3
Ollivier
Dyens
Professeur-adjoint
Département
des études françaises, Université Concordia.
Le
savoir Internet
n'existe pas encore...
Le
savoir Internet n'existe pas encore. Sur Internet, nous semons,
cultivons puis récoltons le savoir de façons linéaires comme s'il
était le geste de l'agriculteur plutôt que la graine et la terre
qui s'enchevêtrent pour donner le fruit.
De
très nombreux auteurs contemporains, de Gilles Deleuze à Kevin
Kelly en passant par Pierre Lévy et Roy Ascott, nous ont pourtant
clairement démontré que ce savoir grandit, s'épanouit puis mûrit
horizontalement plutôt que verticalement, par rhizomes, symbioses,
contaminations et absorptions plutôt que par individualité et
linéarité.
Mais
encore et toujours, nous utilisons Internet d'une façon livresque,
y plaquant des textes et y lisant des pages, imposant encore le
mot comme matériau de base, prétendant y découvrir une nouvelle
modernité grâce à une utilisation timide de termes mal exploités
et mal compris, tels hypermédia et interactivité, push et pull
technology.
Le
savoir Internet ne répond pas à des structures classiques car
c'est dans l'ondoyance qu'il se love. C'est dans la mouvance qu'il
se multiplie. C'est dans la transparence qu'il s'épanouit. Le
savoir Internet n'approfondit pas les connaissances, il les dissémine
telles d'innombrables poussières qui couvrent les lieux et les
temps. Le savoir Internet n'existe pas afin de rendre le monde
humain plus clair. Le savoir Internet ne parle que du monde homme/machine
et ce n'est qu'à travers la lentille de ce monde que nous pouvons
le comprendre.
Nous
accusons les étudiants de nos écoles et universités de faiblesse
intellectuelle, de manque de méthodologie, de pauvreté culturel.
Je crois plutôt que ces étudiants baignent déjà dans un savoir
nouveau, dans des structures d'apprentissage et de connaissance
nouvelles, des structures favorisant le glissement plutôt que
l'approfondissement, la multiplication plutôt que la construction,
la production plutôt que la reproduction. Nos étudiants existent
et s'épanouissent déjà dans et à travers un savoir inédit. À nous
de le reconnaître et de le cultiver.
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Réal
Gingras
Professeur, ressource en TIC à l'école Félix-Leclerc.
Internet
et la nouvelle pédagogie
Le
colloque aborde les enjeux sociaux d'Internet, mais il faut aussi
parler de la nouvelle pédagogie : c'est-à-dire l'interconnexion
de plus en plus étroite entre l'école et la maison et la possibilité
pour les parents, les élèves et les profs d'être en constante
relation via le réseau.
Mais
qu'en est-il exactement et comment cela se passe-t-il sur le plan
quotidien? Comment la réalité sociale et pédagogique recoupe-t-elle
les enjeux de l'énoncé du colloque? Que se passe-t-il vraiment
à l'école électroniquement et comment la réforme remet-elle en
question la vieille approche mécanique de l'école ?
J'aborderai
les points suivants :
-
ce que je fais;
-
mon rôle dans l'école;
- ma tâche dans l'école;
- ma tâche en ligne;
- le choc entre la pédagogie traditionnelle et la nouvelle pédagogie;
- les effets sur les enfants, les profs, les parents et l'école;
- les transformations qui s'amorcent;
- la rémunération de la tâche en fonction de cette nouvelle
pédagogie;
- les parrallèles entre l'approche mécanique toujours bien présente
et l'approche électronique;
- les archaïsmes encore bien présents, même à l'université;
- l'archaïsme de la convention collective;
- l'écart entre les élèves et les profs en regard de l'approche
réseau;
- la méconnaissance du langage universel : l'ascii, le html
et ses extensions, et tous les standards qui permettent aux
machines de communiquer entre elles quelque soit le système.
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Jacques
Lajoie
Chercheur et professeur, Département
de psychologie,
Université du Québec à Montréal.
Le
savoir à l'ère d'Internet:
les moteurs de recherche sont le moteur de la révolution
La
révolution Internet est particulièrement virulente dans deux domaines
de l'activité humaine, la socialisation et l'acquisition du savoir.
Depuis que les ordinateurs communiquent entre eux, la socialisation
en ligne est devenu le phénomène le plus marquant de l'utilisation
de l'ordinateur.
Au
delà de la socialisation, Internet fournit la plus grande base
de données de connaissan-ces qu'on puisse rêver, une base à toutes
fins pratique infinie, et disponible en tout temps. Cette base
de données diffère fondamentalement des encyclopédies de la même
façon qu'une cellule vivante diffère d'un grain de sable.
-L'ordinateur
est devenu une véritable machine de la connaissance " a knowledge
ma-chine ", le rêve de Seymour Papert, ce cybernéticien génial
branché sur l'épistémologie qui est probablement le seul à avoir
réussi à mettre Piaget en pratique (1)
-Cette
machine de la connaissance a plusieurs attributs du vivant,
comme un arbre est vivant et peut le demeurer durant plusieurs
siècles mais avec un développement de ses branches qui peut
sembler anarchique et un renouvellement continu de ses feuilles
et de ses fruits.
-Parce
que des millions d'êtres humains se trouvent constamment entre
nous et la connaissance, cette encyclopédie est changeante,
incomplète, imprécise, éphémère, mais elle est aussi vaste,
dynamique, innovatrice, et elle se fait fi des barrières acadé-miques,
culturelles et commerciales du savoir.
-Le
seul moyen efficace d'atteindre cette connaissance est le moteur
de recherche, en-core très primitif dans son développement.
Le véhicule d'exploration de cet univers est la requête.
-Les
sites web les plus visités sont les portails des moteurs de
recherche. La moitié des 20 sites les plus visités en juin 2000
sont des moteurs de recherche ou des portails contenant un moteur
de recherche général (2). Seulement au mois d'août 2000, Alta-Vista
a reçu près de 20 millions de visiteurs uniques (chaque visiteur
n'est compté qu'une seule fois sans égard au nombre de fois
qu'il retourne sur le site) et Yahoo près de 55 millions (3).
-Près
de 60% des usagers utilisent un moteur de recherche au moins
une fois par jour (4). Il est donc aisé d'estimer à plusieurs
milliards le nombre de requêtes qui transitent sur le web à
chaque mois. Il est clair que nous assistons au retour de l'activité
exploratoire.
Un
tel déferlement devrait laisser des traces dans la culture. Comment
cela se passe-t-il ? Au début, l'usager est sage dans ses requêtes,
le temps de se familiariser, de découvrir la puissance et la facilité
de pilotage du vaisseau. Après plusieurs succès, beaucoup pousse-ront
de plus en plus loin leurs explorations, écrasant les barrières
sociales et les tabous personnels. Ce qui donnera une gigantesque
orgie d'interdits… dans une société où déjà les interdits se font
rares. Les requêtes les plus populaires sont associée aux tabous
(5).
-Ainsi
le tabou ultime du sexe aux États-Unis est … la bestialité (position
5) (6). Étonnant mais vrai. · Un autre tabou est l'obtention
illégale de musique (position 4). La demande est telle-ment
forte que Napster qui fournit le serveur d'échange de pièces
musicales en format mp3 a ramassé plus de 300 millions de dollars
en investissements boursiers (7).
-Même
chose pour les " warez " (position 7), les logiciels commerciaux
illégalement obtenus.
-Une
fois ces tabous débusqués, l'usager va réutiliser son véhicule
d'exploration pour aller partout où bon lui semble, hors des
sentiers battus. Cinquante pour cent des re-quêtes sont constituées
de mots rares (définis par une fréquence de demande de une à
dix fois sur une période d'un mois) (8).
Cela
est signe de l'appropriation d'Internet par les usagers, c'est
la consécration de l'approche active ou constructiviste en apprentissage.
Voilà une bonne raison pour justifier la nouvelle réforme en éducation
au Québec. L'école traditionnelle n'aurait jamais pu sur-vivre
à Internet.
Internet est la première vrai bonne nouvelle pour les explorateurs
de tous les âges. Alors que les défis s'estompent pour les explorateurs
de la planète, alors que l'exploration de l'espace est réservée
à quelques individus, voici un nouvel univers à explorer, a priori
in-classable, de toutes les langues et de toutes les cultures,
et ouvert au plus grand nombre.
Références
1.
Papert, S. (1993). The children's machine : Rethinking school
in the age of the computer. BasicBooks.
2.
http://www.alexa.com/
3.
http://cyberatlas.internet.com/
4.
http://www.searchenginewatch.com/ http://www.sriresearch.com/press/pr20000217.htm/
5.
Lajoie, J. (1998). Les moteurs de recherche du réseau Internet
comme indicateurs des besoins intimes. Revue Québécoise
de Psychologie, 19, 2, 207-229.
6.
Silverstein, C., Henzinger, M., Marais, H. & Moricz, M. (1998).
Analysis of a Very Large AltaVista Query Log. SRC Technical
Note, 1998-014. Palo Alto, California : Digital Systems Research
Center.
7.
http://www.napster.com/
8.
Lajoie, J (2000). Analyse des requêtes dans les moteurs de
recherche d'Internet: la diversité l'emporte sur la popularité.
Actes du colloque "Comprendre les usages d'Internet". École Normale
Supérieure, Paris, Septembre 2000.
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Pierre
Lévy
Philosophe et professeur au Département
de communication sociale,
Université du Québec à Trois Rivières.
Omnivision
et savoir Internet
Le mode de connaissance spécifique à Internet me semble être la
"vision directe", dans le cadre du développement de l'omnivision.
1)
La communication par Internet permet de montrer ce dont on
parle grâce à l'insertion d'un lien avec une communauté virtuelle,
un site web, une webcam, une photo, un film, une simulation, etc.
Cette possibilité de connaître et de montrer, de là où nous sommes,
ce qui se dit, se vit, se voit ou s'entend à tous les coins de
la planète ou de l'esprit humain me semble quelque chose de nouveau
par rapport à tous les medias antérieurs.
2)
Il y a, je crois, une corrélation entre le point 1 et les progrès
de l'imagerie assistée par ordinateur: production d'images par
logiciels spécialisés à partir de données (numérisées) en elles-mêmes
invisibles : astrophysique, médecine, science de la terre, océanographie,
météorologie, etc. Le champ du visible s'étend de plus en plus,
de même que celui du simulable par infographie interactive.
3)
Les points 1 et 2 me semblent converger vers une transparence
accrue du social à lui-même. Déjà il y a de moins en moins de
tabous. On peut parler de tout, tout montrer. Les reality show
sont de plus en plus crus. Les communautés virtuelles de toutes
sortes sont fréquentables par tout un chacun. Les médias et Internet
nous permettent d'assister quasiment en direct à tous les événements.
Les corruptions sont de plus en plus dévoilées, les caméras de
surveillance sont partout, etc.
Tout
ceci converge vers un paradigme de l'omnivision. Omnivision :
pouvoir diriger son regard sur n'importe quelle zone de la réalité,
de la mémoire ou de l'imagination, à n'importe quelle échelle,
à n'importe quel degré d'abstraction et pouvoir naviguer indéfiniment
dans l'univers des formes. Théorème 1 : l'omnivision ne peut jamais
être totale. Plus on la creuse, plus elle est profonde. Théorème
2 : l'omnivision n'est pas le privilège d'un centre mais de n'importe
quel point de l'espace.
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